L’art photogénique d’Adrienne Arth – Pierre Dubrunquez

Adrienne Arth photographie des scènes, des paysages souvent urbains, des gares, des agoras, des fêtes foraines, des présences captives de leur reflet dans des baies vitrées, des vitrines ; mais aussi le mouvement des vagues, la lumière crue d’un jour de neige ou celle, tamisée, des bars qu’on croirait venir d’un tableau classique. Ces images frappent d’emblée par une force, une fermeté du regard que n’altèrent jamais le raffinement de leur grain, des transparences, des effets de glacis parfois proprement picturaux. Mais qu’ont-elles, au juste, en commun ? En quoi portent-elles toutes la signature d’une  artiste quand cette  artiste est photographe ? En quoi, en somme, attestent-elles de ce qu’Adrienne Arth a vu quand le monde se présente sous son aspect singulièrement  photogénique ?
Car l’œil du photographe n’est pas un œil naturel, séduit, voire étourdi par tout ce qui s’offre à lui de surprises, d’enchantement ou de stupeur. C’est un œil qui choisit, évide, fait saillir, voit d’instinct  la photographie  dans le motif qui le saisit. Et si son art est  réaliste, « une exacte reproduction de la nature » comme s’en désolait Baudelaire,  il ne l’est pas plus que celui du peintre quand il ne cherche qu’à copier la Sainte-Victoire de peinture qui est déjà, là, sous  ses yeux  mais qu’il est le premier à voir. La sophistication des moyens n’y fait rien, quand  Adrienne Arth photographie, sur l’esplanade de la Défense, des passants  luttant contre une bourrasque de neige, c’est sa neige qu’elle fixe, artificielle et vierge, une neige photographique. Et si on la reçoit comme une composition picturale, presque abstraite dans  son graphisme et son traitement des valeurs, il faudrait surtout se garder d’y soupçonner  le souci d’imiter un geste de peintre. Jamais Adrienne Arth ne produit l’illusion d’un tableau, comme tant de photographes  aujourd’hui, nostalgiques et trop peu conscients de leur art. Jamais chez elle d’interventions artificielles  sur ce que l’objectif a pris. Remarquable est chez cette artiste son refus de céder aux manipulations offertes par les moyens dont elle dispose. Adrienne Arth ne s’en tient qu’à ce qu’elle a vu, et si l’on songe, ici à un caravagesque clair-obscur, ailleurs aux couleurs plates du Pop Art comme dans ces déroutantes vues de nacelles au ciel d’un parc d’attractions, on  distinguera  vite l’authentique photographie d’un effet de peinture, le photographique du tableau, du tableau simplement photographié.
La question cependant persiste : quel est donc cet art qui dans  le geste d’actionner un mécanisme manifeste son génie propre, ce que j’appellerai  sa photogénie, comme on parle ailleurs de picturalité ? Quel est ce geste qui soudain débusque une image comme un suspens dans le flux infigurable du temps ? Car c’est d’un arrêt net, à l’instant précis de sa décision, qu’une photographie prend forme ; d’un arrêt sur image, en somme. Et ce que le photographe arrête c’est toujours pour mieux le voir. Non que son art ne mobilise que sa rétine, encourant le reproche qu’on fait souvent à l’impressionnisme. Le travail d’Adrienne Arth nous convaincra vite du contraire. Affectif est chez elle le temps de pose, et qu’il s’étire ou se contracte,  n’ajoute rien à la définition de l’image, aussi précise à capter la vague que l’éclair, l’émotion  la plus trouble et la moins accordée aux lois de l’optique. Rendre la confusion avec clarté, et visible l’imprévisible, « fixer des vertiges » combien chez elle de silhouettes tremblées, comme éventées, de pieds qui se dérobent à l’instant de prendre appui , tel est son vœu après Rimbaud : « S’il voit la forme il donne la forme, s’il voit l’informe il donne l’informe. »
Mais la photographie a ses outils, sa matière, son champ de création spécifique, d’autant  plus riche que l’artiste en éprouve lucidement  la vocation, les limites. Elle n’est pas cet ancêtre infirme d’un cinéma dans lequel elle trouverait sa fin (« Rien de plus inélégant, de plus inefficace qu’un art conçu dans la forme d’un autre » prévenait Robert Bresson).  Art de l’immobilité, au contraire, mieux de l’immobilisation, qu’ Adrienne Arth  pratique, et qu’elle conçoit de résistance : résistance, je l’ai dit, au vertige des moyens dont les techniques  d’aujourd’hui la dotent,  mais aussi résistance aux jeux évanescents du temps,  des mouvements, de la lumière, et au chaos de leurs improbables reflets ; un monde en vient où les miroirs sont infidèles à ce qu’ils montrent, où des figures se croisent, se condensent, mêlent et démêlent leurs contours, un monde où la vague arrêtée dans son essor ne retombe pas dans la fatalité de son mouvement.
Mais ce monde où Achille ne rejoint jamais la tortue, tant chaque instant y est unique, incomparable pour l’un et l’autre, Adrienne Arth c’est avec son corps qu’elle l’explore. Ce corps du photographe réputé invisible, effacé derrière son outil ; moins hors champ pourtant qu’en retrait, un corps qui lui est son seul appareil, au fond,  corps subjectif devenu objectif, comme celui de ce Philothée du Sinaï qui inventa, dit-on, le verbe « photographier », pour autant qu’exposé au feu du désert, il lui semblait donner corps, son propre corps, à la lumière qui n’a « ni forme ni figure. »
Dans le contre-jour de ses villes, Adrienne Arth en reformule aujourd’hui l’expérience, affectée  qu’elle est par une singulière passion : l’art de rendre son corps photogénique.

Pierre Dubrunquez
Expositions salons Balt’Art, Nogent sur Marne et Puls’Art, le Mans, 2012

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