Transparence(s) – Entretien Claude BER

Claude BER : Adrienne Arth, je vous connais bien sous votre nom de scène de Frédérique Wolf-Michaux, mais j’ai envie de vouvoyer Adrienne Arth…Car c’est un aspect de votre création à la fois lié à votre parcours – la metteuse en scène a affaire à l’espace aussi, comme le montrait votre dernière création sur l’Ode Maritime de Pessoa qui vient d’être reprise au Théâtre 95 à Cergy- et distinct, avec lequel j’ai eu immédiatement le désir de dialoguer comme je l’ai fait avec d’autres plasticiens comme Georges Autard, Jeanne Gérardin ou Pierre Dubrunquez. L’univers plastique que vous instaurez avec vos « Villes et transparences », dont j’ai pu voir l’exposition en grand format à la galerie Tampon Ramier à Paris, a fait signe et écho avec mon écriture.
De manière peut-être tout à fait subjective. Y voyant sans doute autre chose et autrement que vous. Mais c’est le propre de ces machines à imaginer que sont pour moi œuvres d’arts ou écriture, que je range ensemble dans les mêmes logiciels à produire du sens ! Si je joue à choisir  ce lexique informatique c’est à cause de la modernité. On dirait aujourd’hui plutôt post modernité mais c’est vocabulaire d’historien d’art et de critique, qui a sa pertinence mais que je n’utiliserai pas  en tant que poète –« poïete » écrirais-je volontiers pour me rapprocher du sens grec du terme et d’un « faire » originel et en garder l’essentiel « faire dans et avec la langue ».
Il y a pour moi dans la manière dont je « fais » dans l’écriture  quelque chose d’analogue avec ce que vous faites avec l’image. Une image, je le précise, où il n’y a aucun collage, aucun travail de montage après la photo. Non que cela ne puisse pas être intéressant au contraire, je pense aux remarquables photomontages sur le pli d’Elga Heinzen par exemple qui a, comme moi, beaucoup apprécié votre travail,  mais parce que ce sont deux partis pris et qui chacun suscite, chez moi, à la fois une adhésion égale et une aventure différente du regard.
Dans votre travail, la fragmentation, la métamorphose, la déformation d’un objet de « la réalité » (et je mets le mot entre guillemets) est saisie dans un autre objet de la réalité. C’est l’eau, la vitre, la surface réflexive qui piègent le réel et le donnent à voir autrement à qui sait, comme vous y parvenez, saisir l’instant de ce piège. Le moment de lumière juste. Et le paradoxe c’est que ce jeu strictement visuel – vos photos sont absolument plastiques avec, vous le revendiquez clairement, des citations, allusions picturales, qui vont de Rembrandt à De Staël – possède une sorte de densité, d’épaisseur de temps,  étonnante.
Il y a dans cette superposition d’images, de lumières, de mouvement, dans le frottis de ce dernier pris dans la vitesse (comme ces coups de chiffon sur les toiles de Bacon) qui me touche immédiatement. J’y reconnais ce travail couches sur couches à l’œuvre dans mon écriture, quand le poème, clip ou mille-feuilles, superpose les sensations, les perceptions en un condensé qui est, pour moi, sa spécificité. De la même manière vos photos superposent des « couches de réalité », introduisent un décalage du regard que je nommerais volontiers poétique, à condition d’écarter du mot toute imagerie sentimentale ou anecdotique et de le prendre dans son sens fort, celui que lui donnait déjà Rimbaud de faire sens en tous sens et dans tous les sens dans à la fois un appel à l’imaginaire et une traversée aigue du réel. C’est cela que je nomme « transparence ». Non pas  la transparence mirador d’un  dévoilement obscène ou totalitaire, mais dans le sens d’une traversée des apparences qui en fait éclater à la fois l’évidence et le mystère.
Et cela, je le trouve dans vos photos. L’évidence obscure de notre vie. Car votre série « Villes et transparences » est enracinée dans notre contemporanéité, le métro, la ville, les vitrines, ce jeu de miroir et de glaces où nous vivons et que je n’avais pas vu, « vraiment vu », avant vous. Il me semble que là est une des réussites de l’artiste. De rendre visible, perceptible, ce qui est sous nos yeux et dont nous n’avions pas pris mesure ou conscience. Je me suis donc retrouvée devant vos photos voyant ce que je voyais tous les jours. A présent elles ne cessent de m’apparaître ces transparences que vous avez saisies dans votre appareil ! j’ai donc pris de vous une nouvelle lecture, une vision renouvelée.
Alors une première question. Pourquoi ces reflets et transparences, qui sont une des lignes de force de votre travail puisque va paraître, je crois, un livre sur les « reflets dans l’eau » qui travaille ces mêmes effets de miroir et de déformation ?

Adrienne Arth : Je fais de la photo depuis plusieurs années et ce qui, immédiatement, m’a attiré « l’œil » c’est le cadre. En cadrant une photo, on choisit de montrer une seule part de la réalité qui se déroule sous nos yeux. Cet arrêt du temps et de la lumière me fascinait et, en même temps, ne rendait pas compte de tout ce qui était hors du cadre, dans la continuité du mouvement, de ces « couches » concomitantes et successives, comme vous le dites pour définir votre travail de poète. C’est alors que je me suis intéressée aux transparences, car dans cette accumulation soudaine de plusieurs couches en un seul temps, je pouvais rendre compte d’une certaine manière du hors cadre, d’un espace non plus clos, mais ouvert comme un livre et déployant en une surface, la vision d’autre chose qui continuait ailleurs.
Il m’intéressait aussi de saisir par où la réalité, toujours menacée de « platitude » pouvait se révéler autre. Les choses semblent être dans leur quotidienneté toujours les mêmes et pourtant, comme l’eau où le désert, sont perpétuellement changeantes ; Le métro, les vitrines, les vitres de nos villes me renvoyaient à la fois à cette sensation d’immobilité du réel et à leur perpétuel changement comme la lumière et le vent sur les dunes qui transforment un paysage d’une minute à l’autre. Je pouvais ainsi saisir une poésie de notre quotidien à la fois dans sa banalité, mais aussi dans ces surprises qui soudainement s’offrent au regard.
Ce travail des transparences m’a saisie aussi en regardant la masse, le volume, la légèreté, la sensualité de l’eau. J’emploie « saisie » car elle m’absorbe totalement. Mer, fleuves, petits cours d’eau, fontaines sont devenus un de mes sujets favoris, car, là aussi, les « signes » changent à chaque seconde et ouvrent le regard à autre chose qui a affaire à l’eau, aux « reflets dans l’eau » effectivement, mais surtout à la déformation des lignes qui proposent une multiplicité de tableaux abstraits où la couleur devient l’élément clé, signifie et crée un nouvel espace.
C’est ce « nouvel espace » que j’aime aussi particulièrement dans votre travail. Aussi bien dans « La Mort n’est jamais comme » que dans votre livre significativement intitulé « Sinon la transparence » tous deux réédités par les éditions de l’Amandier, vos textes donnent à saisir cet ailleurs du monde, j’irais jusqu’à dire font « révélation », avec le sens que ce terme a pour le photographe. Je pense par exemple à ces textes magnifiques comme « Ce qui reste » ou « Connaissance » ou à « Ta peau » et à tant d’autres, tous si « complexement simples » comme le dirait Fernando Pessoa car offrant par l’alliance et la mise en écho des sons et du sens, images et révélation de l’image. J’envie aux poètes cette capacité à pouvoir, à travers leur art, rendre compte du monde, à la fois dans son mystère, sa complexité et son évidence. Sa métaphysique, finalement. Non pas dans le sens philosophique, mais dans la capacité à relier entre eux les différents plans de l’être qui toujours travaillent ensemble.
Comment faites-vous, en tant que poète, pour nous rendre sensibles et comme inscrits dans la peau, ces plis multiples, cette condensation du réel que vous traduisez par cette expression de « mille-feuilles » que j’aime beaucoup?

C.B. : Vous savez bien qu’à la fois on sait et on ne sait pas comment on fait. Il y a un mélange de technique, d’artisanat, de savoir de l’écriture comme chez vous de savoir de la photographie, et de quelque chose de non contrôlé, d’intuitif au sens où l’intuition est condensation de nos perceptions, qui se fait à notre insu. Il y a à la fois la maîtrise et le lâcher prise, la tenue de l’outil et l’ouverture à ce qui survient. Comme diastole et systole de notre rythme cardiaque, yin et yang des maîtres zen, où les traditionnels « animus » et « anima », ces « deux sexes de l’esprit », dont Michelet rappelait justement qu’ils caractérisent tout processus de création. Et cela se travaille en même temps dans le recul lucide, dans la lumière de la distance critique (vous choisissez, travaillez vos photos comme moi mes textes dans le recul du regard après coup) et dans l’obscur de nous–mêmes, qui comprend aussi bien la spontanéité sensible, l’inconscient et cette mémoire du corps si essentielle. Ensuite l’alchimie se fait dans le temps et avec le temps. Pour moi, l’écriture, et le poème notamment, est toujours « ce qui reste », trace, stigmate, fragment dans lequel se résument, se condensent notre expérience et notre vision du monde. Il se fait par cette opération du temps qui combine oubli et mémoire, qui efface, rapproche, métamorphose à tout instant notre perception sensible du réel et nous-mêmes.
Vous insistez, vous aussi, sur le caractère changeant, fluctuant du réel, sur cette coulée du temps, qu’il y a paradoxe et même gageure à tenter de saisir dans des mots ou des images. Pourtant c’est bien cette expérience dynamique que vous proposez au regard dans une image immobile, la photo, alors qu’on la prête plus naturellement à des images filmiques. Mais de manière plus attendue aussi peut-être au point qu’on ne la « voit » plus. Tandis qu’à la fixité de l’objectif, le paradoxe se révèle. Comme, il se révèle, pour moi, davantage dans la superposition du poème que dans le déroulé de la narration. Peut-être à cause de ce « complexement simple » qui dit bien ce que je cherche dans le poème et ce que je ressens devant vos photos et que nous avons abordé à travers le terme de « transparence ».
On peut comprendre ce dernier dans son sens premier, de surface à travers laquelle on voit et sur laquelle se réfléchissent d’autres surfaces on peut aussi jouer – c’est le propre des poètes que d’aller à tous les sens des mots !- en entendant dans « trans-parence » ce qui traverse ce qui paraît, ce qui troue l’apparence et saisit dans et par la fugacité même de ces apparences, de ces sensations immédiates, quelque chose d’essentiel. Un essentiel, qui ne peut être dit qu’en poésie, en photographie, en peinture, « en » comme on dirait dans une langue particulière et qui est le langage artistique. Et ce que dit/montre ce langage là, nul autre manière de dire ne le dit. Le propos semble abstrait, mais comme toujours lorsqu’on se met à parler « sur » l’art ou l’écriture car il y a un point où le seul moyen de parler de poésie est de l’écrire et de la lire et où parler de vos photos ne donne pas à ressentir l’expérience du regard qu’elles proposent. C’est cette « irréductibilité » là qui est importante. L’écriture, la représentation, déclenchent le commentaire, mais, en même temps, contiennent un noyau irréductible à ce dernier, une autre sorte de « ce qui reste », qui ne peut pas être saisi autrement que de la manière dont le poème, la photo, le tableau l’ont fait comme ils l’ont fait. On en revient alors humblement, si je puis dire, au matériau du travail. Les mots, les couleurs, les lignes, le cadre, ces alphabets premiers à la fois simples et illimités, infiniment complexes dans leurs possibilités de combinaisons, de variations.  On en revient à ce « complexement simple » ou à ce mot d’Heidegger qui me parle beaucoup « le simple préserve l’énigme ».
Ma démarche artistique, comme n’importe laquelle, combine la singularité de mon parcours, l’histoire esthétique à laquelle j’appartiens, dialoguant avec une histoire culturelle comme avec la contemporanéité de la création vivante et l’appartenance à une humanité commune. Quand j’écris, je me situe à la fois dans les questionnements de la poésie contemporaine, dans des références à son histoire passée et présente, dans des obsessions, des questions propres à mon histoire, comme, pour ne citer qu’un exemple, le rapport parole et écrit qui est une question contemporaine de la poésie mais aussi une donnée de mon origine méditerranéenne, où la dynamique du souffle, du « pneuma » grec ou du « ruha » hébreux, l’importance du verbe,  l’importance de l’oralité entrent en tension avec l’écrit, son recul et sa distance, son silence, tension que je nomme « dirécrire » et dans laquelle travaillent mes textes. C’est de ce qui reste au centre de ces multiples tensions que naît l’écriture. A un nœud où tout se joue dans un double mouvement de lucidité et de quête tâtonnante, parfois aveugle même … En est-il de même pour vous ?

A.A. :  Oui et vous parlez de ce cheminement de l’artiste si pertinemment qu’il est difficile d’y ajouter quelque chose ; comme vous, je travaille avec ma propre histoire et celle à laquelle j’appartiens ; comme vous, j’ai « mes copains de génie » selon l’expression du poète Henri Michaux, et ils sont pour moi source d’inspiration, d’attache esthétique et de réflexion qu’ils soient peintres, écrivains, musiciens ou photographes ou qu’ils appartiennent à tout ce qui touche à l’art de la scène. En revanche, là où vous parlez de souffle et de parole, je parlerai en ce qui concerne mes photos de silence et d’air, comme si, l’arrêt de l’image, arrêtait le son ou le condensait de telle sorte, qu’il n’en reste plus que sa trace, l’air dans l’image, son espace de vide à l’intérieur du cadre.
Dans la peinture, qui a toujours été pour moi une source importante d’inspiration, c’est le rythme de cet espace de l’air dans le tableau qui constitue sa vibration et son vivant. Un tableau sans air est un tableau mort, comme une photo, elle ne « tient » pas sous la longueur du regard et finit par disparaître comme happée, alors que si dans la lumière de la photo, dans son silence, résonne l’air, l’espace continue à vibrer, longtemps. Je parle ici d’une esthétique photographique fortement marquée par le pictural et « la geste » scénique, univers déjà eux-mêmes, distancés d’une certaine forme de réalité, du reportage, de l’exactitude du réel, si tant est qu’il existe.
Ce qui m’importe c’est que ce que je vois puisse être saisissable à travers une photo, que la chose racontée puisse être vue, sans pour autant qu’elle le soit comme je l’ai vue, mais paradoxalement, qu’à travers son silence émerge une parole au monde. Une façon de le saisir et de le dire, à la fois claire, à la fois lourde : présente. Et c’est à petits pas faits, comme vous le dites vous-même, d’une part de soi-même, d’une part de l’autre et d’une part de ce mystère que constitue l’acte de création que je fais acte de photographie, comme je le peux, de l’endroit ou je suis. Avançant avec et par elle sans savoir ce que peut-être une « bonne » photo si ce n’est dans la définition que je m’en donne ; toujours reprise par ce plaisir du risque qu’est tout acte de création, tenter de dire encore une part du monde.

TRANSPARENCE(S)
Entretien Claude BER, écrivain, Adrienne ARTH, Photographe
Article paru dans Arts Scènes n°20 septembre 2008

www.claude-ber.org

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